FÉMINISME EN AFRIQUE : CRITIQUE SOCIO-CULTURELLE DE "TROIS PRÉTENDANTS...UN MARI" DE GUILLAUME OYONO-MBIA
Par Iheanachor Egonou
Ethiopiques numéros 36
Revue trimestrielle de culture négro-africaine neuviéme année
Nouvelle série - volume II n°1 - premier trimestre 1984
Auteur : Iheanacchor Egonu
Depuis sa première parution en 1964, la pièce de théâtre, Trois prétendants... un mari
de Guillaume Oyono-Mbia a connu un succès bien appréciable. Œuvre de
jeunesse, elle fut conçue et exécutée lorsque l’auteur était encore
étudiant de Seconde Moderne - avant-derrière année secondaire - au
Collège Evangélique de Libamba, à quelques kilomètres de Yaoundé. Revue
et augmentée par la suite, elle obtint, sous sa forme définitive
actuelle, le Prix El Hadj Ahmadou Ahidjo lors du dixième anniversaire
de l’indépendance du Cameroun, en 1970, comme œuvre socialement
significative et pertinente pour le pays.
La pièce, selon
l’auteur, fut écrite d’abord dans le seul but de divertir ses
condisciples après les études surveillées du soir, et, ce faisant, de
remercier ceux d’entre eux qui l’aidaient dans ses devoirs de
mathématiques et de sciences, car, dit-il, il avait « une
faiblesse notable en mathématiques et dans toutes les autres matières
scientifiques. »
Ce fut d’ailleurs grâce à « l’indiscrétion » de ces
condisciples que l’œuvre fut portée à l’attention du professeur de
français de la Seconde Moderne qui en reconnut la valeur sociale et
littéraire et encouragea le jeune dramaturge à la parfaire pour un
public plus large.
La pièce s’est inspirée d’un incident réel qui
s’était produit dans le village du jeune Oyono Mbia. Une des cousines
de celui-ci, pensionnaire d’un lycée, rentre chez ses parents pendant
les grandes vacances, et découvre, pour son malheur, qu’elle a été
fiancée à un député local de loin plus âgé qu’elle, mais qui passait,
pour très riche. Malgré ses objections et protestations, elle est
obligée d’épouser le député pour satisfaire aux désirs des parents
d’établir un lien de parenté avec cette célébrité locale. La conclusion
du mariage comme c’est toujours le cas en Afrique, fut précédée de
longues et nombreuses palabres auxquelles assistait le jeune Oyono-Mbia
et qui lui serviront de prétexte pour écrire Trois prétendants... un mari.
La
pièce se situe dans le cadre de la société traditionnelle de village au
Cameroun. Sous prétexte de nous distraire, elle repose d’une façon
dramatique la question très actuelle de la situation sociale de la
femme camerounaise en particulier, africaine en général. Dans ce cadre
traditionnel, on nous fait assister à l’affrontement non seulement de
générations mais aussi d’idées et de valeurs issues, d’une part, de
l’Afrique traditionnelle et d’autre part, de l’Occident progressiste.
Dans cette Afrique pleine de paradoxes, qui s’occidentalise et se
métamorphose chaque jour davantage tout en affirmant ses valeurs
traditionnelles où ces mêmes valeurs cèdent progressivement à un nouvel
ordre instauré par l’intermédiaire de l’école occidentale, la situation
sociale de la femme reste encore, à bien des endroits, soumise à des
pratiques qui ne sont plus de mise dans le monde moderne. Trois prétendants... un mari dramatise cette situation notamment dans l’institution du mariage et de la dot à l’africaine.
Il dépeint en même temps la lutte de la jeunesse féminine africaine
contre les préjugés et les tabous dont elle se croit victime, notamment
ceux qui l’empêchent encore de se choisir librement un époux, selon la
dictée de son cœur et en dehors de tout diktat
familial et clanique. Tout est présenté avec habileté et humour, de
sorte que les insuffisances et les contradictions de l’Afrique
d’aujourd’hui sont soulignées sans qu’elle paraisse grotesque ou
bizarre.
L’Afrique noire, malgré les apparences, n’est pas
culturellement homogène. Elle est, au contraire, bien complexe, bien
diverse et aussi « protéiforme » que n’importe quel autre
continent. Il faut donc se garder, lorsqu’on étudie ses phénomènes
culturels, d’essayer de simplifier ceux-ci, de les unifier et de
réduire tout le continent, pour ainsi dire, à un commun dénominateur
culturel . Cependant, les situations que soulève Trois prétendants... un mari,
paraissent suffisamment actuelles dans toute l’Afrique noire pour
être
considérées comme des problèmes africains.
D’où l’intérêt que revêt la
pièce dans l’étude de la situation sociale de la
femme africaine
aujourd’hui.
De la « femme obscure » à la femme contestataire
Trois prétendants... un mari nous
met en présence de trois générations différentes chez qui on découvre
des attitudes et des points de vue parfois radicalement opposés. La
génération des grands-parents, représentée par le grandpère Abessolo
et la grand-mère Bella, prône le respect absolu et sans équivoque des
traditions ; la génération des parents que représentent le père
Atangana et la mère Makrita, trahit, pour sa part, des ambivalences et
des réserves sur ces mêmes traditions. Quant à la génération des
enfants, celle que représente la jeune collégienne Juliette, elle est
nettement en révolte contre les contraintes des traditions et les
empiétements de celles-ci sur la vie des jeunes de l’Afrique moderne.
Ce qu’on voit chez les trois générations en présence ce n’est seulement
un simple « conflit de générations » mais surtout un conflit
de cultures : traditionnelle africaine d’une part, transmise et
conservée comme sacro-sainte par ses adhérents ; occidentale,
d’autre part, qui sans cesse, remet tout en question.
La vieille
grand-mère Bella incarne les vertus et les faiblesses de la femme
traditionnelle africaine. Respectueuse des coutumes et des traditions,
même lorsque celles-ci s’avèrent injustes et défavorables à son sexe.
Elle accepte que la femme soit un être inférieur à l’homme et se
soumette sans autre forme de procès aux conventions qui protègent les
intérêts de l’homme aux dépens des siennes. Dans son opinion, la femme
ne devrait rien contester à l’homme ; elle ne devrait ni
s’afficher ni s’imposer dans un monde où la loi de l’homme, la loi du
plus fort, est reconnue comme seule valable.
Dans la société dont
la grandmère Bella est issue, l’éducation de la fille met l’accent sur
la soumission et l’obéissance aveugles plutôt que sur le développement
de l’initiative individuelle et de la personnalité qui s’affirme.
Ainsi, la femme y acquiert des attitudes et des valeurs qui la
maintiennent toujours sous la tutelle de l’homme, et s’accommode tant
bien que mal, et plutôt mal que bien, à cette société qui lui assigne
une place de deuxième rang. Si la vieille grand-mère se scandalise du
manque de respect que trahit la jeunesse féminine africaine à l’égard
des tabous qui soumettent la femme à de nombreux interdits, c’est
qu’elle ne connaît aucune autre valeur que celle qui l’a formée et
informée. Elle accepte que la femme ne mange ni du cabri, ni du mouton,
ni de la tortue, car, prétendait-on, la viande du mouton pouvait faire
tousser les femmes ; quant à la viande de la tortue, elle
posséderait la capacité de faire mettre au monde, à celle qui en
goûtait, « des enfants chétifs, rabougris et prématurément vieux
qui marcheront plus tard, sur les sentiers de la brousse et dans la vie
avec la lenteur de la tortue ».
La
vieille protagoniste du « traditionalisme » africain tient
ces interdits pour sacro-saints et se lamente de les voir bravés par la
jeune génération de femmes africaines : « Qu’est-ce qu’il y a
encore dans ce monde aujourd’hui, mon pauvre mari ? Je vois les
femmes manger même des vipères, des sangliers, des... » (p. 15),
se plaint-elle à Abessolo, son mari.
La place que la société traditionnelle, que nous dépeint Trois prétendants... un mari,
faisait à la femme se voit aussi dans l’attitude du vieux grand-père
Abesso. Celui-ci incarne les préjugés de sa génération et de son milieu
social contre la femme. Pour lui la femme ne devrait être ni entendue
ni écoutée. « Depuis quand est-ce que les femmes parlent à
Mvoutessi ? Qui donc est-ce qui vous enseigne cela ces jours-ci,
cette prétention de vouloir donner votre avis sur tout » ?
demande-t-il à sa petite-fille. Juliette. De son avis, un homme qui se
respecte ne consulte jamais une femme sur quoi que ce soit jamais,
surtout, sur une affaire qui concerne directement la femme. C’est
défaillir, pour un homme, que de jamais demander l’opinion de sa femme.
Par contre, c’est se montrer un homme et maître que de battre sa femme.
« Je vous le répète, battez vos femmes ! Oui,
battez-les ! Même chose pour vos filles » (p. 15) dit
Abessolo à ses fils.
Le portrait socio-psychologique que nous fait Trois prétendants... un mari
de la génération des grands-parents ferait croire à une société où la
femme n’était qu’une esclave, totalement dominée par l’homme. Cette vue
relève d’un mythe de la femme africaine propagé vers la fin du siècle
dernier surtout par la littérature coloniale d’Afrique et par une
certaine école de pseudo-ethnologues européens. Pour celles-ci, la
femme en Afrique traditionnelle, n’était qu’une bête de somme soumise à
la tyrannie de son mari. C’est ainsi qu’un certain Louis Huot, dans son
ouvrage, L’Ame noire, avait écrit au sujet de la femme en Afrique centrale :
...
Pour tout ce qui concerne leur existence ou celle de leur famille,
c’est à la femme seule qu’incombent les travaux, tous les soucis toutes
les responsabilités... la femme donne ses soins aux enfants sans cesse
attachés à ses pas, s’occupe des farines alimentaires, fait la cuisine,
cultive les plantations, va procéder aux échanges des denrées sur les
marchés ou dans les villages voisins, accomplit les travaux de
débroussaillement...
Pendant
que la femme peine et trime, selon Huot, l’homme s’adonne aux plaisirs
et à la fainéantise. De pareils truquages de la réalité
socio-culturelle africaine par des écrivains non-africains sont bien
connus, même de nos jours. Une situation telle que celle que décrit
Huot serait inconcevable dans n’importe quelle société traditionnelle
africaine, pour celui qui en connaîtrait bien les attitudes et la
psychologie. En effet, si l’homme traditionnel africain se considère
comme le maître incontesté de sa maisonnée, il attache aussi à l’idée
de sa prééminence, celle de ses responsabilités. Selon un principe
tacitement admis au niveau de la conscience collective du groupe
social, l’homme se manifeste dans son clan à travers ses activités
concrètes et ses réussites matérielles. Au sein du groupe, celui qui
veut mériter la considération de ses pairs doit être travailleur et
riche ; car on y méprise l’inactivité et toute tournure d’esprit
anti-pragmatique. De même, toute action ou toute conduite qui puisse
paraître comme une dérobade ou un manquement à ses responsabilités
envers les siens est sévèrement censurée.
Parmi les écrivains coloniaux qui s’élevaient contre
l’avilissement de l’Afrique, certains croyaient aussi que la femme
traditionnelle africaine était totalement dominée par l’homme. René
Maran, par exemple, croyait avec l’auteur de la Cité antique que la situation sociale de la femme africaine était quelque chose de semblable à la situation sociale de la mater familias romaine :
Fille,
elle est soumise à son père ; le père mort, à ses frères, et à ses
agnats ; elle est sous la tutelle du mari ; le mari mort,
elle ne retourne pas dans sa famille propre, car elle a renoncé pour
toujours à elle par le mariage ; la veuve reste soumise à la
tutelle des agnats de son mari, c’est-à-dire de ses propre fils, s’il y
en a, ou à défaut de fils, des plus proches parents. Son mari a une
telle autorité sur elle qu’il peut, avant de mourir, lui désigner un
tuteur et même lui choisir un second mari.
Malgré
l’honneur que Maran croyait faire à la femme traditionnelle africaine
en la situant côte à côte avec la matrone romaine, il faut bien dire
que la société traditionnelle n’avait pas réduit la femme à la
situation de dépendance ainsi décrite.
On trouve chez des
écrivains coloniaux, cependant, des vues plus modérées et plus justes
de la situation sociale de la femme dans la société traditionnelle.
Félix Eboué, dans son ouvrage, Peuples de l’Oubangui-Chari (1931) nous en donnait un exemple lorsqu’il écrivait :
On
a beaucoup exagéré la condition de la femme en pays oubanguien, où on a
voulu la voir comme une bête de somme soumise à toutes les volontés du
mari.
Il y a là une erreur. Il faut considérer la famille indigène
comme une véritable association où joue la loi de la division du
travail, imposée par des circonstances qui avaient leur poids avant
l’occupation (coloniale).
D’une façon générale, on n’a jamais vu
la femme effectuer les gros travaux de plantation. On l’a souvent vue
entourée d’égards pendant la grossesse, et, pour corriger les rigueurs
de ce que pourraient avoir de trop absolu les droits reconnus au mari
par les coutumes, on a trop souvent omis de tenir compte de ce que nous
appellerons les confidences de l’oreiller, où il n’est pas rare que la
femme parvienne à faire prévaloir son point de vue.
Ce
qu’Eboué disait au sujet de la femme oubanguienne valait aussi pour
toute l’Afrique noire. Il exprimait mieux que les observations
péremptoires des pseudo-africanistes la réalité sociale de la femme
dans la culture traditionnelle. En effet, les travaux des ethnologues
africains ont déjà mis en lumière aujourd’hui la place d’honneur
qu’occupait la femme dans la société précoloniale. Malgré des interdits
qui l’entouraient, surtout pendant la grossesse, la femme, africaine
était généralement nantie d’avantages très substantiels. Dans beaucoup
de groupes culturels, elle jouissait d’une grande liberté qui confinait
à la licence chez les princesses. Pour ce qui était du mariage, son
opinion et surtout son consentement étaient bien souvent pris en
considération ; mariée, elle pouvait toujours regagner la demeure
paternelle si son mari se montrait cruel ou incapable de lui assurer
une vie convenable. La maternité constituait pour elle une grande
promotion sociale, et l’élevait à une place plus considérable encore
dans la communauté. L’Afrique précoloniale connaissait même des chefs
coutumiers de sexe féminin et dans certains royaumes, tel que celui des
Muchongos, la situation de la femme était même remarquable parce que le
premier personnage y était toujours une femme : la mère du roi.
C’est bien cette réalité socioéconomique de la femme
africaine que nous dépeignent aujourd’hui les œuvres de certaines
romancières africaines. La romancière nigériane, Flora Nwapa, par
exemple, dans son roman, Efuru qui se situe en
pleine société traditionnelle igbo, nous décrit les activités
socio-économiques que mène la jeune héroïne, de même que tous les
succès qu’elle remporte dans ses entreprises commerciales. Le roman
laisse, entendre ainsi que l’héroïne vit dans une société où son sexe
ne constitue aucun handicap à la réalisation de ses objectifs.
L’héroïne est bien consciente que son milieu reconnaît à la femme,
comme à l’homme, la liberté et le droit de s’engager dans toute
activité légitime qui favorise son épanouissement total. Elle sait
aussi que seuls son comportement et ses capacités naturelles
déterminent les réactions des autres envers elle. Si elle travaille
beaucoup, ce n’est pas parce qu’elle est une « bête de
somme » soumise à toutes les volontés d’un mari, mais parce
qu’elle reconnaît la nécessité et les avantages du travail. Car, nous
dit la romancière, l’héroïne n’était pas faite pour souffrir. La vie,
pour elle, était de vivre pleinement. Elle ne voulait pas exister
seulement. Elle voulait vivre et tirer le monde à son avantage ». Une telle
conception de vie ne pourrait s’imaginer chez la femme que si celle-ci
se sentait totalement libérée de la peur, des préjugés et de toute
forme de domination.
Toutes les cultures
connues ont assigné à la femme une place plus ou moins inférieure à
celle de l’homme. Et dans toutes les cultures connues, on a cru, à un
moment où à l’autre de l’histoire que la place de la femme était au
foyer. Comme l’a noté un sociologue africain, la
femme était censée remplir les multiples rôles de marmiton, de
cuisinière, de raccommodeuse, de gardienne d’enfants, d’épouse et de
mère. Elle devait aussi arborer un sourire éternel sous toutes les
conditions, être résistante à toute usure physique, paraître toujours
belle et séduisante malgré ses corvées de ménage. Elle ne devait pas
trop s’afficher et devait toujours céder le pas à l’homme. Selon René
Maran, jusque assez récemment encore, en bien des coins de l’Europe,
des coutumes séculaires, contraignaient les femmes à attendre, pour se
mettre à table, que les hommes aient fini de manger.
De pareilles attitudes envers la femme semble venir de très loin dans
l’histoire humaine. Il serait donc faux de les voir comme typiquement
ou exclusivement africaines ; il serait également faux, lorsqu’on
en découvre encore des traces en Afrique, de les expliquer, comme le
faisaient certains, par un soi-disant mépris que l’africain afficherait
pour la femme.
C’est une des tragédies de la littérature écrite de
l’Afrique noire aujourd’hui que des écrivains africains, sans en être
peut-être conscients, projettent cette vue truquée de la situation
sociale et culturelle de la femme en Afrique.
En nous décrivant la génération des grands-parents, Trois prétendants.. un mari
a failli verser dans le mythe de la femme africaine esclave et bête de
somme. Il a su toutefois retrouver l’accent juste des relations
authentiques entre l’homme et la femme dans la société précoloniale
africaine lorsqu’il présente la génération des parents. Makrita,
l’épouse d’Atangana, travaille aux champs aussi longtemps, qu’elle le
juge nécessaire, bien que son mari demande qu’elle soit de retour avant
midi. Lorsqu’elle revient l’après-midi, elle explique le retard à toute
la famille, sans faire grand cas de la mauvaise humeur qu’affiche son
mari. De même la femme d’Ondua, qui est vendeuse de l’arki,
refuse à son ivrogne de mari plus de la liqueur qu’elle juge bonne pour
lui, bien que celui-ci en demande toujours davantage. Les hommes de
Mvoutessi admettent d’ailleurs que « les femmes n’en font jamais
qu’à leur tête » et ils les laissent faire. Ainsi, face aux
hommes, ces femmes, très ordinaires, pour le reste, ne trahissent
aucune attitude de soumission servile, au contraire, elles font preuve
de l’assurance et de l’aisance de comportement qui montrent qu’elles se
sentent bien intégrées dans leur milieu.
Mariage et régime dotal
En Afrique, écrivait René Maran, le
mariage tient à la fois de la vente et du troc. De pareils
jugements montrent aujourd’hui combien on se trompait, à
l’époque coloniale, sur le sens de certaines coutumes
telles que la dot
africaine.
Pour bien apprécier la dot à l’africaine, il faudrait
comprendre d’abord la conception africaine de la femme et du mariage
qui légitimait l’institution. Dans cette conception la femme est saisie
comme fécondité et vie en germe, le mariage comme
un contrat qui engage l’homme dans le rôle de la paternité et la femme
seule dans la responsabilité totale de la fécondité. L’homme qui veut
réaliser son rôle, qui veut participer à l’œuvre de la procréation par
la fécondation, qui veut se prolonger et survivre dans sa progéniture,
doit s’assurer la collaboration et le consentement de la femme. C’est
grâce à la femme que l’homme peut procréer et échapper à la mort
véritable. Il n’est vraiment mort, dit un proverbe africain, que celui
qui n’a laissé aucune progéniture. Conséquemment, celui à qui une femme
est donnée par une famille ou un clan est tenu à marquer son
appréciation, sa gratitude, par des cadeaux apportés à la famille ou au
clan. C’est là, la signification profonde de la dot à l’africaine.
Certains écrivains, toutefois, lui ont cherché d’autres interprétations
qui ne tiennent pas compte de cette signification primitive. Ils lui
ont donné le sens du dédommagement fait à la famille ou au clan auquel
on enlèverait le concours et les services de la fille par le
mariage ; ou encore, la valeur du gage déposé entre les mains des
beaux-parents pour garantir les liens établis par le mariage. Ces
diverses interprétations qui tiennent de la réflexion après coup sur la
dot, et d’une tentative moderne de rationaliser cette institution face
à la pratique occidentale, n’enlève cependant rien à la signification
primitive du régime dotal africain. Elles concourent, au contraire, à
réhabiliter ce régime qu’on avilissait en en faisant un système de
vente et de troc.
Sous l’influence de la colonisation, l’esprit de
la dot à l’africaine, comme celui d’autres institutions coutumières, a
été atteint. Car le caractère conflictuel de la rencontre
Occident-Afrique dans la situation coloniale avait provoqué des crises
internes dans la société traditionnelle et l’ébranlement de ses
institutions et valeurs. C’est ainsi que la pratique de la dot s’est
progressivement dégradée, et de nos jours, devient pour des parents une
occasion de se faire de l’argent en donnant leur fille au plus offrant.
C’est contre cette mentalité qui avilit la vieille institution que semble s’élever Trois prétendants... un mari ;
contre le bâtardissement de la dot par ceux qui en profitent pour
extorquer autant d’argent qu’ils peuvent du prétendant, ceux pour qui
l’argent, selon Balzac, est devenu « le seul dieu moderne auquel
on ait foi, l’argent dans toute sa puissance, exprimé par sa seule
physionomie ».
Au Cameroun du Sud où se situe Trois prétendants... un mari,
le problème de la dot avait depuis longtemps retenu l’attention des
pouvoirs publics. Une loi de 1934, tout en stipulant que le
consentement des époux, de même que celui des chefs de famille étaient
indispensables pour contracter un mariage, déclarait, en même temps,
que la validité du mariage ne dépendait en aucune façon du paiement de
la dot. Le but en était manifestement de minimiser l’obstacle que
pouvait constituer la dot au mariage des jeunes gens trop pauvres pour
s’en acquitter. L’esprit de cette loi était cependant défait, car il se
heurtait au conservatisme des chefs de famille et de la population
rurale pour qui le paiement intégral de la dot exigée, quelle qu’élevée
qu’elle fût, était la condition sine qua non de la
validité du mariage. Trente deux ans plus tard, après l’indépendance du
Cameroun l’Assemblée Législative du Cameroun Oriental devait voter une
autre loi, le 7 juillet 1966, au sujet de la même question. L’article
1er de cette loi stipule encore que le consentement des époux est
nécessaire pour contracter un mariage légalement valide, mais ne fait
aucune mention du consentement des chefs de famille qui est, par
conséquent, rendu inutile et sans importance. L’article 98 de ladite
loi est encore plus explicite sur la question de la dot et déclare
entre autre : « Le versement ou non versement total ou
partiel de la dot sont... d’ordre public, sans effet sur la validité du
mariage ». Le changement qu’on aurait pu espérer de ces lois ne se
sont pas produits à cause, notamment de la résistance des populations
rurales chez qui les coutumes gardent encore une très grande force.
Le
problème que pose la dot n’est pas spécifique au Cameroun. Il est bien
connu dans le reste de l’Afrique noire aujourd’hui. Au Nigéria, par
exemple, où la question est très actuelle, la femme d’un gouverneur
assez récemment encore s’est élevée contre la pratique actuelle de la
dot qui empche beaucoup de jeunes gens de se marier : « The
issue of high bride price is in fact a thorn in the flesh in our
society : It is something that affects everybody. Actually, the
high bride price affects the number of spinsters and
bachelors ».
Malgré
les conséquences sociales nocives reconnues de la dot exagérément
élevée, ni lois, ni décrets n’ont pu changer l’attitude des populations
rurales. C’est que la mentalité qui soutient cette institution
coutumière ne peut pas être transformée par législation. Dans une
grande partie de l’Afrique noire, la tradition fait croire que plus une
femme coûte cher à son mari, plus grande est sa valeur. Selon la
vieille grand-mère, Bella, dans Trois prétendants... un mari
« ... seules les filles les plus chèrement
dotées étaient respectées » (p. 24).
C’est
ainsi qu’on était amené à concevoir l’éducation de la fille comme un
investissement qui devrait rapporter aux parents, car plus une fille
est instruite ou plus elle a des qualités, plus élevée est la dot que
le prétendant est obligé de payer. C’est par ce motif de gain que le
père de l’héroïne justifie les dépenses qu’il a faites pour donner à
celle-ci une bonne éducation : « En l’envoyant au collège,
j’avais bien raison de dire à tout le monde : un jour, cela me
rapportera » (p. 15). Et celle qui épouse un homme pauvre ou qui
ne « rapporte » pas beaucoup d’argent à sa famille est
considérée comme un échec et un déshonneur.
La famille pauvre qui
a une fille à marier peut espérer une amélioration de ses conditions
matérielles grâce au mariage de la fille. La paix du ménage et la
réussite éventuelle du mariage dépendent, entre autres, de la capacité
du gendre à pourvoir aux besoins de la famille de son épouse. C’est
bien le sens de la question que la cousine de l’héroïne pose à
celle-ci : « Tu crois pouvoir être heureuse avec un mari
pauvre ? Qu’est-ce qu’il donnera à ta famille ? » (p.
21). Pour protéger son intérêt, la famille se croit justifiée de donner
la fille au plus offrant des prétendants, sans tenir compte de
l’opinion ou des préférences de celle-ci. Oyono-Mbia a prêté à un des
personnages de Trois prétendants... un mari une
attitude fort cynique, qui est aussi l’aboutissement logique de la
poursuite des intérêts égoïstes de la famille. Mbarga, l’oncle de
l’héroïne, propose qu’on emmène celle-ci à Yaoundé pour la donner en
mariage à quiconque pourrait verser la somme requise :
« ...il faut que tu emmènes Juliette à Yaoundé cet après-midi
même. Une fille de sa valeur se trouvera aisément d’autres prétendants
en ville. Passe tous les grands ministères en revue, et propose la
fille. Si quelqu’un accepte de te verser trois cent mille francs
comptant, tu lui donnes Juliette sur-le-champ ! » (p. 101) Trois prétendants... un mari
montre ainsi à quelle sorte de vente aux enchères peut aboutir la
pratique actuelle de la dot en Afrique noire. C’est un procès bien
articulé de la pratique courante de la vieille coutume de notre régime
dotal.
De la coutume à l’école
Une vieille coutume a toujours voulu que les parents
aient le dernier mot pour décider de celui qu’épousera leur fille. Le
but en était de protéger la jeune fille de toute erreur de choix qui
pourrait la rendre éventuellement malheureuse, de lui assurer un
mariage et un foyer stable et heureux, en lui choisissant un mari qui
est d’une famille moralement et économiquement solide. Cette coutume
n’était certes pas exclusivement africaine, car on en trouvera des
traces dans la littérature des autres cultures. Dans The Importance of Being Eamest,
ce curieux mélange d’humour et de satire de l’époque victorienne par
Oscar Wilde, on lit que « An engagement should come on a young
girl as a surprise, pleasant or unpleasant as the case may be. It is
hardly a mater that she could be allowed to arrange for
herself ». Et dans Les Femmes savantes,
Molière nous apprend la pensée de son époque sur la question lorsque
l’envieuse Armande reproche à Henriette de répondre favorablement à
l’amour de Cliandre sans l’approbation de ses parents, car dit Armande,
le devoir soumet les enfants à l’autorité de leurs parents et ils ne
devraient ni aimer ni épouser que celui qui est choisi par les parents.
(Acte 1, scène 2). Si, toutefois, les parents perdent de vue le but de
la coutume et que leurs intérêts matériels l’emportent sur ceux de
leurs enfants, ceux-ci peuvent alors défier la coutume et agir selon
leur jugement. C’est bien cette situation qu’on trouve dans Trois prétendants... un mari,
et qui met en lumière l’influence libératrice de l’éducation ; la
nouvelle génération dispose d’autres options et d’autres valeurs à la
lumière desquelles elle peut apprécier, et le cas échéant, contester
les usages hérités.
C’est à l’école que la jeune
héroïne,
Juliette, apprend l’éminente dignité que l’on
a à être maître de son
destin, et surtout à se choisir un époux soi-même.
Par conséquent, elle
demande d’être consultée et que l’on tienne
compte de ses opinions en
prenant des décisions qui l’engagent. Elle se
révolte à l’idée d’être
considérée comme objet à vendre par ses
parents :
« Quoi ? Je suis donc à vendre ? Pourquoi
faut-il que
vous essayiez de me donner au plus offrant ? Est-ce qu’on ne
peut
pas me consulter pour un mariage qui me concerne... Vous comptiez donc
sur moi pour vous enrichir ? Est-ce que je suis une boutique, ou
bien un fonds quelconque ? » (p. 20 - 21).
L’attitude de
Juliette est bien loin de celle de sa cousine, Matalina, qui n’a
pas
été à l’école et qui, par
conséquent, n’est pas libérée de
l’emprise
des coutumes sur l’esprit. Matalina partage entièrement
les valeurs de
la vieille génération pour qui les traditions ne
devraient jamais être
remises en question. C’est pourquoi elle se scandalise de voir
Juliette
tenir tête à tout le clan et refuser de se laisser
« vendre comme
une chèvre » au nom du mariage et des coutumes.
Si l’héroïne doit recourir à la ruse pour pouvoir finalement épouser celui qu’elle aime - She stoops to conquer
- c’est que, dans une certaine mesure, les coutumes sont encore en
vigueur, malgré l’influence de l’école et des forces du modernisme,
toujours grandissantes. La vieille génération, représentée par le vieux
grand-père Abesselo ressent cette influence et reproche à l’école
d’avoir tout gâté dans la société traditionnelle. Mais le conseil
d’Abessolo, « n’envoyez jamais vos filles au collège » n’est
point écouté, car on reconnaît que sa méfiance et son attitude
traditionnelle n’apportent pas de réponse aux problèmes que pose le
monde moderne. Atangana envoie sa fille à l’école non pas seulement
parce qu’il espère que cela lui « rapportera », mais aussi
parce qu’il croit que cela assurera un avenir meilleur pour cette
fille. Ce qu’elle apprendra à l’école vaudra plus que ce qu’elle
oubliera des coutumes.
Conclusion
Trois prétendants... un mari n’est
pas seulement une œuvre de jeunesse, elle est aussi une œuvre pour la
jeunesse. Elle saisit et décrit la situation douloureuse d’une
génération prise dans la lutte entre tradition et modernisme, entre le
passé et l’avenir. A travers la vieille institution du mariage, cette
jeunesse se trouve devant un choix : prendre son destin en main et
se bâtir un monde nouveau ou vivre dans le monde du passé régi par les
coutumes et les traditions. Le choix ne fait aucun doute et le triomphe
de l’héroïne, symbole de cette nouvelle génération, indique la
détermination de s’affranchir de toute forme de soumission,
d’asservissement et de dirigisme institutionnalisés.
Le triomphe
de l’héroïne est l’expression aussi de la foi de l’auteur en la
jeunesse camerounaise en particulier, africaine en général ; en la
capacité de cette jeunesse de contribuer à la transformation de
l’Afrique et à l’élimination des tabous et des préjugés qui font
entrave à la situation sociale de la femme. On comprend bien donc que
l’on salue en l’auteur de Trois prétendants... un mari, « le grand champion de l’émancipation de la femme africaine ».